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Critères ESG : mythe ou véritable opportunité ?

Une initiative dans une perspective de performance et de création de valeur

Les notions de critères Environnementaux, Sociaux, et de Gouvernance (ESG) font leur apparition au début des années 1990 avec les investissements dits de développement durable. Ces derniers ont ainsi ouvert de nouvelles opportunités à l’Investissement Socialement Responsable (ISR) qui connaît, à cette période, une véritable apogée aux Etats-Unis, en partie grâce aux fonds de pension. Dorénavant, l’industrie financière est intimement liée aux préoccupations environnementales, sociales et de gouvernance. Il est donc logique qu’une forte proposition ISR puisse créer de la valeur et augmenter la performance. Les groupes de recherches et les organisations non gouvernementales ont alerté sur les risques de non prise en considération de ces critères ESG. Dès lors, la pression sur l’industrie financière augmente pour les obliger à davantage considérer de tels critères.

Les promesses d’investissement sont-elles tenues ? Comment les facteurs ESG se sont-ils invités dans les plans stratégiques ?  Dans quelle mesure créent-ils de la valeur et augmentent-ils la performance financière ? Quel est le principal défi pour garantir une meilleure approche ESG et donner de la visibilité aux investisseurs et comment s’organise la bataille de la communication extra-financière ? Enfin la Covid-19 contribue-elle à la mise en lumière de l’importance de prendre en compte les critères ESG dans les conditions d’investissement ?

 

Investissement Socialement Responsable : promesses tenues

En Europe, aux prémices de l’ISR, celui-ci ne pose pas ses fondations sur des considérations religieuses, éthiques ou militantes comme aux Etats-Unis. Ses fondements sont issus d’initiatives de sociétés de gestion souhaitant mettre leur expertise financière au service de nouveaux besoins exprimés autour de ces thématiques. Ceux-ci sont particulièrement portés par un contexte favorable, et favorisé par de nombreuses initiatives de l’Etat (figure 1).

Figure 1: Les initiatives de l’État

 

L’intérêt des investisseurs pour ces nouveaux fonds d’investissement se confirme et les en-cours augmentent rapidement en quelques années. Les sociétés de gestion s’organisent et se professionnalisent autour de cette thématique : il s’agit principalement de filiales de grandes banques. Elles bénéficient d’un réseau de distribution structuré, et d’outils de gestion en mesure d’apporter de la performance, en plus des considérations éthiques. L’ISR assume dès lors la définition qu’on lui connait aujourd’hui : concilier performances financières et extra-financières, tout en permettant de financer des entreprises qui participent au développement durable. Objectif ultime : une économie responsable.

L’ONG ShareAction a publié un rapport en Mars 2020 notant l’approche des 75 plus gros assets managers du secteur, répartis sur 17 pays, en termes de Gouvernance ISR, changement climatique, biodiversité, droits de l’Homme et du travail. Non seulement aucune société de gestion n’a obtenu la note maximale (AAA) cette année, mais les encours de celles ayant obtenu les plus mauvaises notes (D & E) représentent 64% des sociétés des gestion évaluées. Fait particulièrement marquant : les 6 plus grosses sociétés de gestion mondiales, représentant un tiers des encours des 75 sociétés de gestion évaluées, ont toutes une note de D ou E.

Du côté des grandes banques, pourvoyeuses de financements de projets de toutes sortes et de toutes tailles, l’herbe n’est pas forcément plus verte. Malgré les difficultés que mesurer l’engagement en ISR peut représenter quand il n’existe pas une méthodologie structurée et partagée, le World Resources Institute (WRI) s’est essayé à l’exercice et a publié les résultats de son étude en Octobre 2019. Les conclusions ne sont pas très positives : à peine la moitié des grandes institutions bancaires mondiales se sont engagées publiquement à investir dans le développement durable. Ce dernier est mesuré par la prise d’engagements qui peuvent prendre plusieurs formes (allocation d’une partie du capital par exemple), et englober tous les types de financements ou seulement une partie des services financiers de la banque.

Un critère néanmoins est indiscutable : même parmi les banques dont l’engagement public en ISR est le plus élevé, le niveau d’investissement annuel moyen dans les énergies fossiles sur 2016-2018 est resté 2 fois supérieur à celui engagé pour les investissements durables. D’après cette étude environ quatre banques ont des objectifs d’investissements durables supérieurs à leur niveau d’investissement en énergies fossiles (figure 2).

Figure 2: average annual fossil fuel finance; 2016-2018 Billion USD

 

L’intégration des critères ESG dans les plans stratégiques et décisions opérationnelles n’est plus utopique

Depuis plusieurs années maintenant, la pression s’accentue sur les entreprises pour qu’elles soient de plus en plus attentives aux critères ESG. Cela impacte directement les instances de gouvernance car la très grande majorité des investisseurs est convaincue que le respect de ces critères contribue à améliorer la valeur actionnariale d’une entreprise, et que ceux-ci ont des impacts aussi bien à court qu’à long termes. Deux tiers des dirigeants prennent en compte aujourd’hui ces aspects dans leurs décisions stratégiques, et plus de la moitié d’entre eux exigent un suivi régulier. En revanche les changements de process opérationnels prenant en compte les aspects ESG sont moins visibles qu’en 2009 (figure 3).

Figure 3: pourcentage de dirigeants et d’investisseurs se disant conformes aux attentes les plus importantes en termes de critères ESG, Mckinsey ESG premium New pespectives

 

Comment les critères ESG créent-ils de la valeur ?

La prise en compte et le respect des critères ESG ont d’autant plus de poids aujourd’hui qu’ils influent aussi sur les performances financières des entreprises, car cette démarche contribue à améliorer la réputation des entreprises au sein de leur secteur et sur leur marché. Cela a deux effets distincts : de nombreux dirigeants se disent prêts à payer plus cher (de l’ordre de 10%) pour acquérir ou investir dans une entreprise qui affiche de belles performances en termes de critères ESG, car ils considèrent que cela peut être assimilé à un chiffre d’affaires solide (effet cumulé d’une amélioration du chiffre d’affaire et de réduction de coûts) ; l’impact sur leur image de marque leur permet d’attirer des collaborateurs investis et engagés dans la même démarche, qui en ont fait un critère de sélection de leur employeur, ce qui leur permet de gagner en productivité.

Il est donc devenu primordial aujourd’hui pour ces entreprises d’être en mesure de produire des rapports mettant en avant leurs démarches et performances selon ces critères.

Cette démarche de transparence leur donne aussi une meilleure visibilité pour être sélectionné afin d’intégrer les univers d’investissement des fonds ESG. Ce mouvement crée ainsi un cercle vertueux : les analyses des titres pour leur sélection s’en trouve plus poussée et pointue, ce qui impose naturellement une meilleure maîtrise des risques par les sociétés de gestion, et une meilleure identification d’opportunités, qui se traduisent par de la performance.

Par ailleurs la création de valeur grâce aux critères ESG peut s’articuler autour de trois grands axes à la fois pour les entreprises et les investisseurs. Tout d’abord l’adoption d’une politique dynamique permet le développement des relations internes et externes à la fois pour les entreprises et les investisseurs ce qui permet d’aligner leur orientation commune. Ensuite, un plan de communication entre entreprises et investisseurs donnerait une meilleure compréhension des enjeux de part et d’autre. Enfin, une politique de gestion des connaissances permettra aux entreprises et investisseurs une meilleure approche dans l’étude d’opportunités de création de valeur (figure 4).

Figure 4: mécanisme d’engagement entre Corporate et Investisseurs pour la création de valeur – Mckinsey ESG premium New pespectives

 

… et comment contribuent-ils à une réelle performance financière ?

Une étude de la Financière de l’Echiquier met notamment en avant les effets sur le long terme des titres des sociétés les mieux notées : du fait de biais géographiques (en Europe, et notamment en France, les sociétés sont plus investies dans les politiques RSE et depuis plus longtemps), voire sectoriels.

Avant même l’application des filtres ESG, les gérants pré-sélectionnent des fonds qui correspondent à ces critères. En complément, les taux de rotation des titres, moins élevés sur les titres de sociétés bien notées (aux alentours de 4 ans), finissent de favoriser la performance sur une durée dite longue pour ce type d’investissements.

Enfin, et plus particulièrement sur les cinq dernières années, les effets ont été particulièrement visibles sur la collecte en Europe et en Amérique du Nord. L’augmentation des encours sous gestion a induit un effet de performance, conforté par la structure des portefeuilles : du fait des filtres appliqués à la sélection, si ceux-ci sont moins diversifiés, ils sont plus concentrés sur des titres considérés meilleurs, ce qui génère une meilleure performance.

Une comparaison sur les dix dernières années de la performance des indices de références MSCI World et MSCI World SRI (le pendant version ESG) met en évidence que ce dernier surperforme l’indice de référence sur toute la période (figure 5). Mais s’agit-il véritablement de performance ? Selon le contexte économique et les critères de sélection appliqués par les sociétés de gestion, il peut être difficile de différencier la performance positive d’un fonds ESG, d’une non-destruction de la valeur financière des titres sélectionnés.

Figure 5: performance financière de l’indice WSCI World vs WSCI World SRI

 

Malgré tout, le chemin à parcourir est long et semé d’obstacles

En effet, les rapports intégrant ces critères et permettant de mesurer la performance des entreprises selon ceux-ci sont devenus le nerf de la guerre. Et ce dans un environnement très réglementé, qui n’a pourtant pas su à ce jour définir une norme reconnue et suivie par tous les acteurs, ce qui rend caduque toute tentative de classement pertinent.

Parmi les principaux reproches reconnus aujourd’hui on peut noter : la difficulté d’accéder à des données statistiques fiables, la diversité des sources, méthodes de calcul et critères de sélection des entreprises, et le manque de transparence des rapports et classements établis. La somme de ces facteurs génère une situation qui ne permet pas aux investisseurs de pouvoir juger puis se positionner de manière objective sur les titres à sélectionner.

Car, malgré l’existence en France d’un code de transparence pour les fonds ISR ouverts au public (version française du code européen de transparence pour les fonds socialement responsables ouverts au public, code en France restreint aux fonds de SDG adhérentes de l’AFG ou du Forum pour l’IR) il n’y a pas d’obligation de production d’un reporting transparent lié à l’ISR, permettant une comparaison des fonds et des investissements. Que cela soit en France ou dans l’Union Européenne.

Sans cadre strict autour de la collecte de données et les méthodes de notations, d’un côté les prestataires de service mettent à disposition des investisseurs des données qui ont été collectées, agrégées et pondérées selon leurs propres modèles et standards internes.

De l’autre côté, les sociétés de gestion créent elles aussi leurs règles de sélection et d’exclusion des entreprises selon leurs critères ESG, qui restent bien souvent discrétionnaires.

De nombreuses voix parmi les acteurs du secteur financier s’élèvent pour qu’un cadre standardisé soit discuté et mis en place afin d’améliorer la qualité des métriques mises à disposition des investisseurs. Ils semblent avoir été entendus en Europe, avec une première pierre posée par la Commission Européenne, dont le groupe de travail TEG (Technical Expert Group) a rendu son rapport en Mars 2020 sur la Taxonomie Européenne. Objectif : encadrer le marché des produits financiers libellés ‘verts’ ou ‘durables’, en proposant une base sur laquelle appuyer les futures réglementations sur l’IR, et un nouveau label vert européen.

Au-delà des métriques, des modèles et des performances associées, se pose la question des impacts concrets de ces investissements responsables. Si les sociétés se plient aux obligations et aux contraintes du marché (demandes clients) pour fournir des données et des reporting ISR, justifiant de la sélection des titres, qu’en est-il de leur impact sur la société elle-même et son suivi ?

En effet, une fois rendu comparable, le second défi de l’ISR et du reporting, est de réussir à répondre au besoin primaire de l’IR et des critères ESG : rend-il la société meilleure ? Il ne s’agit plus ici de ne communiquer que sur une performance financière mais aussi sur les impacts de ces investissements, et des entreprises concernées, sur notre Société.

La difficulté d’évaluation réside principalement dans la définition de l’impact sur la société et l’environnement des activités des entreprises sélectionnées. Par exemple : construire une école ou un hôpital est a priori une réalisation en lien avec un critère ESG, néanmoins l’impact est-il immédiat ? A quel horizon de temps ? Combien d’enfants seront concernés ? Combien d’emplois créés ?

Fin 2018 un atelier de place a par ailleurs été lancé pour adresser ce sujet : l’Impact Management Project (IMP) figure 6), qui a pour ambition, avec l’appui de 700 institutions du secteur financier à travers le monde, de proposer une matrice d’évaluation des critères sur la base d’objectifs de développement durable (Sustainable Development Goals – SDGs), ainsi qu’une méthodologie pour mesurer leurs impacts selon 15 catégories d’informations. En sortie : entreprises et investisseurs classifient leurs investissements par classe d’impact, et produisent un reporting qui apporte transparence et comparabilité.

Au-delà de toute considération environnementale, la bataille pour la rédaction du langage commun ou référentiel unique qui s’imposera aux entreprises et aux investisseurs en matière d’information extra-financière est lancée. Début sept 2020, des acteurs privés, pour la plupart américains et qui se positionnent comme des normalisateurs internationaux en matière de comptabilité durable ou des ONG, ont décidé d’unir leur force et de travailler à un système global de reporting complet. Jusqu’à présent, ils œuvraient chacun séparément. Parmi eux, le Carbon Disclosure Project (CDP), le Carbon Disclosure Standards Board (CDSB), la Global Reporting Initiative (GRI), l’International Integrated Reporting Council (IIRC), et le Sustainability Accounting Standards Board (SASB). De son côté et un peu plus tôt en juillet 2020, l’Europe, qui a affiché à maintes reprises sa volonté politique d’avancer sur ce sujet, a sauté le pas. La Commission européenne a confié à l’EFRAG, une institution européenne en charge d’habitude d’homologuer les normes comptables européennes, une mission pour créer un référentiel commun pour les informations extra-financières. Autre acteur qui voudrait aussi intervenir dans l’élaboration des normes extra-financières, la fondation IFRS.

Figure 6: les 5 dimensions de la matrice d’évaluation des impacts des objectifs de développement durable – Impact Management Project, What is impact? Sustainable Development Goals (SDGs)

 

L’arrivée de la Covid 19 a attiré l’attention sur plusieurs problématiques en étroite relation avec la catégorie « S » des critères ESG parmi lesquelles figurent la stabilité sociale, l’emploi, les infrastructures, la protection des données, ainsi que la santé et la sécurité des employés et des clients, qu’ils soient en interaction physique ou non. Cette pandémie démontre aussi  combien un sujet sanitaire et environnemental peut devenir un problème social profond, entraînant de véritables défis en matière de gouvernance pour les entreprises et les pays.

Durant la première phase de la réponse à la Covid-19, peu de gouvernements ont saisi l’opportunité de s’orienter immédiatement vers une reprise plus verte. Elle a consisté majoritairement en des mesures de soutien pour les secteurs à forte intensité carbone. Par exemple, secourir des secteurs gros consommateurs d’énergie tels que le pétrole et  le gaz, l’automobile, la chimie et le transport aérien

En résumé, une des conséquences de la Covid-19 est que le « S » de ESG se voit enfin prêter l’attention qu’il mérite. Le débat de longue date sur la raison d’être d’une entreprise a été donc relancé pendant la pandémie. Aux questions à quoi servent les entreprises, ont-elles uniquement pour vocation de générer les bénéfices ou de payer des impôts puis distribuer des dividendes aux actionnaires, comme l’a affirmé Milton Friedman, trouvent une réponse grâce avec l’émergence des critères ESG. Ces derniers, loin des préoccupations purement marketing, donnent dorénavant du sens à la Finance.