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Senior Manager KM BFI-SI

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Manager BFI-SI

Trade Finance à l’ère de la disruption digitale :

en marche vers la digitalisation pour pallier la complexité et augmenter la sécurité

Le paysage du Trade Finance (TF) a beaucoup changé ces dernières années. Avec la mondialisation, il y a de moins en moins de barrières culturelles, géographiques et de communication. En conséquence les volumes d’échanges augmentent, tout comme la concurrence avec l’arrivée de nouveaux acteurs. Les progrès logistiques, l’apparition de nouvelles routes commerciales, et le mouvement des marchandises s’accélèrent. Les exportateurs qui sont opposés à accorder des crédits risquent, in fine, de perdre des opportunités de vente au profit de leurs concurrents. Ils optent donc pour l’Open Account (transaction bancaire réduite au paiement, dans le cas où les marchandises arrivent à destination avant le délai de paiement) malgré les risques inhérents de non-paiement que suppose cette solution. Selon un des leaders mondiaux de l’assurance-crédit, seulement 5% des transactions réalisées via Open Account sont assurées et 95% restent donc plus exposées au risque de crédit.

Avec une croissance mondiale annuelle supérieure à 2% impliquant des volumes croissants de transactions, et des perspectives de croissance mondiale favorables, le financement du commerce mondial via le Trade Finance traditionnel diminue au profit de l’Open Account. Les banques voyant leurs marges réduites proposent davantage à leurs clients des solutions de Supply Chain Finance.

Quels sont les principaux points de friction actuels du Trade Finance ? En quoi les nouvelles technologies seraient une solution pour redynamiser l’activité ? Quels en seraient les bénéfices et les axes de progrès ?

Le Trade Finance, une activité sous pression tarifaire et des banques sous contraintes réglementaires  

La désaffection du Trade Finance traditionnel s’explique par le coût élevé des transactions (entre 0.125% et 1% du montant total de l’opération commerciale) qui résulte notamment de la charge opérationnelle accrue dans les banques. C’est le cas par exemple du coût de l’affacturage qui représente 5% du chiffre d’affaire de la transaction. Elle s’explique également par les délais de transaction longs (souvent plusieurs jours pour les lettres de crédits), les risques d’erreurs ou d’omissions (2/3 des transactions nécessitent du rework ou acceptation d’une erreur de documentation selon une étude HSBC et Bain & Company publié en Oct.- 2018). Ce que ne peuvent pas toujours supporter les PME qui effectuent la plupart des volumes de transactions importants et de faible valeur.

Par ailleurs, les banques doivent se conformer à des exigences règlementaires accrues. D’une part, les obligations de KYC/KYB et AML-CFT (FATF, OFAC, etc.), génèrent des charges opérationnelles supplémentaires qui se répercutent sur les délais et coûts des transactions. D’autre part, les exigences de fonds propres plus strictes imposées dans le cadre de la réglementation Bâle III, se répercutent sur leurs capacités à accorder des financements aux entreprises.

On peut alors dresser le constat suivant : les exigences réglementaires contribuent à l’existence d’un gap annuel de financement évalué à 1500 milliards de dollars localisé pour plus de 40% en Asie (source Asian Development Bank 2019). En effet, les entreprises sont confrontées aux lourdeurs administratives impactant les délais et les coûts de transaction, ainsi qu’à un accès plus difficile au financement. Elles ne sont pas non plus satisfaites de l’expérience client (manque de visibilité, manque d’information) et sont de plus en plus à la recherche de solutions compétitives « tout en un », couvrant la documentation/conformité, le financement, l’atténuation des risques, et Supply Chain.

Globalement, les exigences réglementaires ainsi que la difficulté pour les banques de collecter et traiter rapidement les données nécessaires au KYC AML-CFT et à l’estimation du risque de crédit des PME, associées aux coûts de transactions ou à leur faible rentabilité, constituent les principales barrières aux transactions Trade Finance (source International Chamber of Commerce – ICC).

 

Beaucoup de supports papier, des processus manuels et de nombreux intermédiaires dans un monde de plus en plus connecté  

Le Trade Finance traditionnel, en particulier les lettres de crédit, fait intervenir de nombreux documents papier : documents de transport, factures, certificats d’origine, certificats de conformité, licences d’exportation ou importation, documents douaniers, etc. Il implique également de nombreuses parties prenantes : importateur, exportateur, banques, sociétés de transport, douanes, gouvernements, assureurs, etc. Selon une étude d’un cabinet de conseil en stratégie, seulement 1% de ces interactions crée de la valeur, 85 à 90% consistant en une simple action de transmission d’information du type “ignore/transmit to the next party”. Or, d’après l’ICC, 4 milliards de documents de Trade circulent chaque année. Si on considère le nombre important de documents papier que cela suppose, en plus de la charge administrative et des délais relativement longs, le traitement des lettres de crédit est particulièrement sujet aux erreurs ou omissions, ainsi qu’aux pertes et à la fraude.

Quelles initiatives technologiques s’imposent ?

Depuis les années 1970 qui ont vu la généralisation de l’usage de la messagerie SWIFT, le Trade Finance n’a pas connu de nouvelle révolution technologique. Au cours des dix dernières années, quelques tentatives d’automatisation comme l’usage du SWIFT MT798 (messages spécifiques échangés entre banques et entre banques et corporates) depuis 2008 ou le Bank Payment Obligation (BPO) pour répondre aux évolutions des échanges du commerce international depuis 2013 ont vu le jour, mais n’ont pas été largement adoptés du fait de leur coût d’utilisation, de la connectivité limitée entre les parties, et de la digitalisation partielle du processus.

L’amélioration de l’expérience client, sans frictions, passe par l’usage de nouvelles technologies, davantage ouvertes et communicantes. Elles rendent les processus plus fluides, et permettent la collaboration et le partage des données entre les différents acteurs. Par exemple, le partage des données entre banques et assureurs crédit sur des plateformes permettrait de proposer de nouveaux modèles de souscription ou proposition de valeur davantage “Client centric”.

La tendance est à l’Open Banking et à l’usage des Application Program Interface (API) … 

Les API permettent aux systèmes d’interagir de manière transparente et sécurisée pour échanger des données, proposer de nouveaux produits et applications accessibles en un clic. A l’automne 2019, une grande banque internationale gérant plus d’un demi-million de garanties par an a annoncé le développement d’API Trade Finance, et le lancement de la « Bank Guarantee API » qui donne aux institutions financières la capacité de créer des applications pour leurs clients, en tirant parti de cet outil et des capacités de son réseau. Cette API facilitera l’octroi de garantie et de financement pour les clients finaux.

Les API constituent un élément clé de connectivité entre les systèmes, et sont vecteurs d’élargissement de l’offre de produits et de fonctionnalités.

…mais aussi à la Robotic Processus Automation (RPA), à l’Optical Character Recognition (OCR), au Big data, à l’AI et au Machine Learning

L’usage de ces technologies contribue à la fluidification des processus et à une meilleure efficacité opérationnelle. Elles incitent à la modernisation des processus et architectures existantes, car elles permettent d’automatiser les tâches répétitives et chronophages, comme de traduire du texte au format non structuré en data (extraction), ou bien en récupérant des données via l’utilisation d’objets connectés (IOT : Internet Of Things). Ces nouvelles technologies contribuent efficacement à la recherche d’informations (screening), ou aux contrôles des règles de gestion.

Quelques exemples d’applications de ces technologies au Trade Finance :

Robotic Process Automation
Pré saisie des transactions sur base des informations tirées de l’OCR et l’AI, rapprochements

Optical character Recognition
Extraction des données issues des documents papier/fax/email (contrat commercial, application form, …)
Récupération des données de facture»

Big Data & Advanced analytics
Suivi des bâteaux et de l’acheminement des marchandises (80% du commerce mondial)
Smart container/ Live tracking : capteurs GPS pour le tracking des marchandises»

AI & Machine Learning
Traduction automatique de documents, KYC, contrôles pré trade, …

Internet Of Things / Sensors
Smart container/ Live tracking : capteurs GPS pour le tracking des marchandises

Application Program Interface
Communication entre système hérité & Blockchain ou entre Blockchains : transfert et extraction de données sur la Blockchain. Ex: e-BL, e-guarantee, SWIFT GPI
Les Open API permettent aux banques de compléter leur offre de services/produits et de se rapprocher de leurs clients

La blockchain, une opportunité technologique très plébiscitée

L’avènement de la technologie Blockchain à succès dans le domaine des crypto-currencies (bitcoin, ethereum, ripple, …) a incité un nombre croissant de banques, de Fintechs, d’entreprises et de gouvernements/autorités gouvernementales, régulateurs (par exemple la HKMA dans le cadre de la blockchain eTradeConnect) à étudier cette option. Elle pourrait être utilisée pour digitaliser de bout en bout le processus de traitement du Trade Finance, tout en le sécurisant et en permettant à toutes les parties prenantes d’interagir en temps réel, ce qui redonnerait de la confiance aux participants pour plus de transparence.

Ainsi, depuis 2017, des banques et autres institutions financières se sont associées via des consortia pour développer de façon prudente (réduction du risque et coût d’utilisation, vérification de l’efficacité grâce à la technologie) des plateformes Blockchain dédiées au Trade Finance. Positionnées différemment sur le marché (lettre de crédit, open account, finance receivables & payables, commodity, …) ces consortia œuvrent à la digitalisation du processus Trade Finance : les principales sont Voltron, Marco Polo, We.Trade, e-TradeConnect, KomGo, Vakt. Les premières transactions Live sur ces consortia ont eu lieu durant le T3 2018 et 2019.

Les experts s’accordent à dire que le potentiel de la Blockchain est considérable et qu’elle permet de renforcer la confiance et l’intégrité dans le Trade. Elle permet de supprimer le besoin d’intermédiaires, de simplifier l’écosystème en ajoutant toutes les transactions à un seul livre public ou privé, de garantir des données de confiance, vérifiables et immuables, et d’offrir une vision commune en temps réel de la transaction. La Blockchain permet des transactions plus rapides et plus sécurisées à moindre coût, utilisant des e-signatures et des smart contracts s’exécutant instantanément une fois les conditions requises réalisées. Elle pourrait à terme faciliter le financement d’actifs Trade Finance par la mise en relation originateurs-investisseurs et favoriser l’accès à de nouveaux investisseurs (fonds, assureurs, corporates, ..). Ce qui pourrait contribuer à réduire le gap de financement.

La digitalisation des processus manuels grâce à la Blockchain permet effectivement la réduction des coûts, et un gain du temps de traitement, comme l’illustre le schéma suivant :

Les Apports de la Blockchain à l’activité de Trade Finance

Trade Finance classique utilisant des transactions papier
Coûts elevés – Temps de transaction longs

Trade Finance utilisant la technologie Blockchain
Coûts bas – Temps de transaction courts

La décentralisation, la transparence (authentification dans le flux des marchandises, étapes d’acceptation, confirmation, …, paiement), l’immuabilité, la mise à jour et le partage d’une vision commune d’informations voire d’éventuels points de blocage en temps réel par les parties prenantes, sont les vrais atouts de la blockchain. Ceci devrait générer des gains de temps significatifs (environ 60%), une sécurité accrue et des économies significatives (charge opérationnelle et coût de transaction réduits).  De plus la technologie Blockchain suscite l’intérêt et l’engagement croissants des acteurs de poids dans le Trade (ICC, WTO, WCO, Nations Unies, Europe, Asie, régulateurs, …).

L’ICC, après la publication d’une Digital Roadmap 2018-2025, a produit la mise à jour de règles régissant les transactions digitales Trade Finance : « e-rules » electronic Uniform Customs and Practice for Documentary Credits (eUCP) et electronic Uniform Rules for Collections (eURC 522) prenant effet dès juillet 2019.  Récemment fin 2019, l’ICC a annoncé prendre la gouvernance du projet Digital Standard Initiatives (ex Universal Trade Network) en charge de la promotion de standards Trade, de technologies ouvertes et d’interopérabilité (entre blockchains ou entre blockchain-non-blockchain). Par ailleurs, l’Europe affirme sa volonté d’être un acteur majeur dans le développement et l’adoption de la Blockchain au sein de l’Europe (Résolution du Parlement Européen du 3 Octobre 2018).

La Commission européenne a lancé une nouvelle initiative baptisée International Association of Trusted Blockchain Applications (INATBA) qui vise à soutenir le développement et l’adoption de la technologie blockchain en Europe. Inaugurée le 3 Avril 2019, l’INATBA réunit entreprises, startups et PME, décideurs, organisations internationales, régulateurs, sociétés civiles et organismes de normalisation dans le but de soutenir la technologie Blockchain à intégrer et à développer dans plusieurs secteurs.

Principaux défis à relever pour l’essor de la Blockchain appliquée au Trade Finance 

L’essor de la Blockchain dépend avant tout de sa capacité à s’intégrer facilement avec les systèmes hérités existants, et à permettre l’interopérabilité entre plateformes. Néanmoins cet essor ne sera possible qu’avec : l’adoption au niveau mondial de Standards de données (trade, factures, douanes, etc.), la reconnaissance juridique par les différents états des e-signatures (smart contracts, documents digitalisés – UNCITRAL Model Laws on Electronic, etc.), et des accords juridiques pour le transfert de données cross-border, ainsi qu’une clarification de la gestion des litiges et des responsabilités. La Blockchain devra également assurer la confidentialité des données et la transparence vis-à-vis des régulateurs, garantir de bonnes performances face aux volumes de transactions croissants (pour mémoire le bitcoin affiche 4 transactions par secondes et Visa 1700 transactions par secondes), et la rapidité d’accès aux données historiques. Enfin elle devra aussi avoir des impacts énergétiques réduits.

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