Reverse stress testing et l’icaap : le cas du banking book

Reverse stress testing et l’icaap : le cas du banking book

Contexte règlementaire

Depuis la crise financière 2007-2008, les régulateurs ont accru leurs exigences en matière de gestion de risques des grandes institutions financières. C’est ainsi qu’ils encouragent les banques à développer des stress tests afin de mesurer leur viabilité à un choc systémique important.  Les banques et/ou régulateurs  sont alors confrontés, dans la mise en œuvre des différents stress, à plusieurs problèmes : la plausibilité des scénarios adverses, le choix des modèles (quantitatifs), la prise en compte de l’ensemble des facteurs systémiques pouvant impacter la valeur du portefeuille de la banque ainsi que d’éventuels effets de concentration, etc.

Les reverses stress tests apportent des éléments de réponse à ces problèmes et se positionnent comme un outil stratégique de pilotage des risques de la banque en lien avec son « business model». Ils permettent également de mieux répondre au dispositif de l’ICAAP dont le but est de vérifier l’adéquation du capital interne de la banque au regard de l’ensemble des risques dont elle est exposée (Pilier 2, Bâle3).

Nous faisons dans cette note un bref aperçu des stress tests à ce jour, avant de nous focaliser davantage sur les reverses stress tests  du « Banking book » dont le niveau d’implémentation reste à l’état embryonnaire. Notre méthode d’implémentation de ce dernier est présentée ainsi que son importance dans l’accompagnement de l’ICAAP.

Stress test vs reverse stress test

  • Stress tests en bref

Un stress test est l’évaluation de la résilience d’un système financier ou d’un établissement donné à des scénarios adverses sévères, mais plausibles, résultants de la manifestation des chocs macro-économiques ou financiers. L’objectif principal des stress tests est de fournir une vision prospective du risque.

Ils peuvent être implémentés à différents niveaux (et selon différentes approches) :

  • les stress tests internes implémentés par la banque pour sa propre politique de gestion des risques
  • les stress tests règlementaires imposés par les régulateurs : lorsqu’ils concernent une banque isolée, on parle de stress tests micro prudentiels alors que dans le cas d’un système financier ou d’un ensemble d’institutions financières, on parle de stress tests macro prudentiels.

Les méthodes employées peuvent être soit bottom-up, soit Top-down. La première méthode suppose le stress des expositions de chaque ligne métier suivi d’une agrégation des résultats au niveau groupe.  A l’opposé, les stress tests top-down sont appliqués aux expositions consolidées au niveau groupe et les résultats sont déclinés par entité/ligne métier.

Les scénarios utilisés sont généralement des chocs sur la conjoncture économique sur un horizon pluriannuel de 3 ans, horizon sur lequel les projections des indicateurs macroéconomiques (taux de croissance du PIB, taux de chômage, taux d’intérêt, prix d’actifs ou de matières premières,…) conduisent à des scénarios plausibles. Ces scénarios peuvent être hypothétiques ou historiques (réplication d’une crise passée).  L’impact du stress est alors la différence entre le scénario stressé et le scénario central sur les métriques retenues : pertes, revenus, RWA, coût du risque.

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L’ « European banking Aurority » (EBA) conseille de considérer dans le cadre des stress tests règlementaires des portefeuilles assez homogènes d’instruments de dette, c’est-à-dire, ayant la même sensibilité aux facteurs de risque. A noter que les stress tests de l’EBA sont à leur cinquième édition cette année 2016, le premier exercice ayant été implémenté en 2009. L’exercice de cette année couvrait 51 banques de l’UE dont 37 établissements importants contrôlés directement par la BCE et représentant 70 % des actifs bancaires de la zone euro. Il utilise les scénarios adverses chiffrés par l’« European Systematic Risk Board » (ESRB) ;  ceux-ci  impliquent par exemple une chute du  taux de croissance du PIB réel à  -1,7 %, -1,2% et 0,7% respectivement en 2016, 2017 et 2018. Les résultats de ce dernier stress test EBA révèlent une meilleure solidité du système bancaire de la zone euro, comparée à l’exercice de 2014. Partant d’un ratio de fonds propres de base de catégorie 1 (CET1) moyen solide de 13,2% (situation de référence, fin 2015), l’impact du scénario adverse en fin 2018 est de -380 bps, ramenant ainsi ce ratio à 9,4%. Cet impact est principalement attribuable aux pertes liées au risque de crédit avec une contribution de -370 bps.  Les groupes français affichent particulièrement une forte capacité de résistance à d’éventuels chocs économiques.

  Ratio CET1 2015 Impact stress adverse 2018 Ratio CET1 2018
BNP Paribas 11,05% -246 bps 8,59%
Groupe BPCE 13,02% -329 bps 9,73%
Groupe Crédit Mutuel 15,53% -199 bps 13,54%
Groupe Crédit Agricole 13,52% -303 bps 10,49%
La Banque Postale 13,20% -348 bps 9,72%
Société Générale 11,42% -339 bps 8,03%
Moyenne pondérée des 6 groupes français 12,60% -286 bps 9,74%
Moyenne pondérée des 51 groupes Européens 13,20% -380 bps 9,40%

 

 

La banque se charge de la conception des scénarios adverses dans le cadre des stress tests internes. Par ailleurs, elle a la possibilité de conduire simultanément les stress tests internes et réglementaires.

  • Que dire du reverse stress test ?

Comme évoqué ci-dessus, l’identification de scénarios adverses pertinents est une étape incontournable dans l’implémentation des stress tests. La valeur de cette opération réside principalement dans le choix desdits scénarios.  En résumé, le scénario implique la perte.

Par contre, dans le cas du reverse stress test, le processus est inversé : la banque fixe un niveau de perte qu’elle ne souhaiterait pas dépasser, et remonte trouver, parmi l’ensemble des scénarios conduisant à cette perte, ceux les plus probables.

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Problématiques des scénarios des stress EBA et nécessité de les déduire des reverses stress tests.

Les scénarios utilisés dans le cadre des stress tests ont souvent fait l’objet de débats houleux en raison notamment de leurs caractères subjectifs. Aussi, la faillite des banques irlandaises, après avoir passé une année plus tôt avec succès l’exercice de stress test EBA 2009, est venue conforter ces limites des scénarios adverses utilisés.

Le reverse stress test  trouve toute son importance dans cette possibilité offerte aux banques et aux régulateurs de confirmer ou redéfinir les scénarios adverses des stress tests (ordinaires). Ceci, en les rapprochant de plus près de la structure des portefeuilles bancaires et de l’environnement économique de chaque pays/contrepartie. En outre, les régulateurs encouragent vivement les banques à justifier la sévérité de leurs scénarios des stress internes sur la base de la mise en œuvre des reverses stress tests.

 

Reverses stress tests du Banking book : comment s’y prendre ?

Les banques traitent le plus souvent séparément le risque de taux d’intérêt et le risque crédit, ce qui conduit à allouer indépendamment des niveaux de capital économique pour la couverture de chaque risque. Cependant, des études [5] ont montré que l’ignorance de l’interdépendance potentielle de ces risques occasionne une mauvaise évaluation du capital requis pour les opérations du Banking book.

C’est ainsi qu’il est optimal de traiter dans son ensemble un portefeuille constitué de prêts et de produits de taux d’intérêt.

Les reverses stress tests doivent être à la fois qualitatifs et quantitatifs afin d’en assurer une bonne robustesse.

  • la dimension qualitative intervient aussi bien au départ du processus qu’à la fin : au départ, l’avis d’expert est important dans l’indentification des facteurs systémiques pouvant impacter le portefeuille ; à la fin du processus, cet avis est crucial dans la validation des scénarios les plus plausibles.
  • la dimension quantitative intervient lors de la détermination de la liaison entre la valeur du portefeuille et les facteurs de risques, de la réduction des facteurs de risques, de la détermination de la distribution de probabilité des facteurs de risques ainsi que de la probabilité de survenance des scénarios.

 

De façon synthétique, le reverse stress test devrait suivre les principales étapes suivantes :

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Reverse stress testing : un dispositif d’accompagnement de l’ICAAP

Le comité de Bâle (BCBS) indique dans son document « Principles for sound stress testing practices and supervision » que les stress tests devraient faire partie intégrante du processus d’évaluation de l’adéquation du capital interne (ICAAP), qui oblige les banques à entreprendre des stress tests  rigoureux et prospectif identifiant des événements ou changements de conditions de marché susceptibles d’impacter défavorablement la banque.  Les événements ou changements en question sont ceux, à même, de générer plus de dégâts que ce que ce soit par la taille de la perte ou à travers la perte de réputation. Ainsi, « un programme de stress tests devrait déterminer quels scénarios pourraient remettre en question la viabilité de la banque (reverse stress tests) et découvrir ainsi les risques cachés et les interactions entre les risques ».

Les reverses stress tests doivent alors intervenir en amont de ce programme afin de crédibiliser les scénarios adoptés. Ils doivent être développés par les institutions financières comme l’un de leurs outils de gestion des risques afin de compléter la gamme de stress tests entrepris. Plus encore, les reverse stress tests doivent être effectués régulièrement par toutes les institutions au même niveau d’application que ICAAP.

Comment mener à bien ses reverses stress tests ?

Pour mener à bien ses reverses stress tests, il faut allier l’expertise métier à une présence opérationnelle pointue :

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Article proposé par :

Thierry KENGNE, Consultant Bewell Consulting